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sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds
21 septembre 2020

Ex-poète reconverti en éditeur, ex-mari de Þóra qu’il a humiliée et trahie, Ari revient en Islande après deux années passées à Copenhague. Le cœur lesté de regrets, il rentre au pays pour son père qui serait au plus mal. La perspective de revoir Keflavík, ce coin de l’île sinistrée par le départ des américains et les quotas de pêche, fait remonter les souvenirs de son histoire familiale. Lui revient en mémoire sa jeunesse dans l’ombre de son cousin Ásmundur, tant admiré, son travail dans le hareng, les filles qu’il convoitait, mais aussi ses relations difficiles avec son père, sa mère trop tôt disparue et trop vite remplacée ou la passion qui unissait son grand-père Oddur, le meilleur capitaine de pêche du fjord et sa grand-mère Margrét, qui alternait euphorie et dépression. Sa famille, ses amis, des hommes et des femmes, poètes et rudes à la tâche, qui peuplaient cette terre perdue, la ‘’plus noire de l’Islande’’, devenue la plus grise depuis qu’on les a privés de leur seul moyen d’existence. Qu’espère-t-il en revenant ? Un rapprochement avec son père ? Une réconciliation avec Þóra ? L’idée, peut-être, d’être chez lui, au bon endroit, au bon moment…

Où l’on retrouve toute la poésie de Jón Kalman Stefánsson qui sait si bien décrire les paysages âpres de l’Islande et l’âme de ses habitants. Dans les pas d’un narrateur qui restera inconnu jusqu’à la fin, il nous emmène dans la région de Suðurnes, au sud-ouest de l’île. Y cohabitent les vestiges d’un passé glorieux et les tentatives désespérées des autorités locales pour faire revivre ce territoire oublié de tous. Entre terre et mer, passé et présent, l’auteur raconte une chronique familiale universelle : le temps qui passe, les choix, bons ou mauvais, les décisions que l’on prend, mûrement réfléchies ou sur un coup de tête, les pertes que l’on subit, les héros, les moutons noirs, les femmes et le mal qu’on leur fait, les mille et une façons de faire face aux poids de l’existence…
Poétique et sensuelle, tendre et humble, l’écriture de Jón Kalman Stefánsson est un enchantement sans cesse renouvelé. Il sait si bien décrire les hommes et les femmes d’Islande, dévoilant leur âme, leur lumière, leur part d’ombres. Pour l’apprécier, il faut savoir lâcher prise, accepter de ne pas tout comprendre, se perdre dans l’espace-temps, voguer avec lui sur la mer déchaînée ou arpenter la terre volcanique d’Islande, se laisser guider par cet orfèvre des mots, cet explorateur des profondeurs de la condition humaine. Un très grand auteur.

La couleur bleue, roman
8,40
20 septembre 2020

Amsterdam, 1669. Comme tous les habitants de la ville, le jeune gardien de prison Cornelis Suythof est choqué par le drame qui a touché la famille Melchers. Le maître teinturier, pris d’un accès de folie, a massacré femme et enfants et depuis, mutique, il occupe une cellule du Rasphuis, la prison d’Amsterdam. Mais pour Cornelis, le pire reste à venir. Quelques jours plus tard, c’est son collègue et ami, le maître de discipline Ossel Jeuken, qui commet à son tour un meurtre en fracassant le crane de sa maîtresse. Il était en possession d’une étrange toile représentant la famille Melchers, peinte à la façon de Rembrandt, mais dont la couleur bleue infirmait qu’elle soit de la main du Maître. Pour prouver l’innocence de Ossel, Cornelis prend tous les risques et finit par être chassé de son poste de gardien. Loin de renoncer, il reprend sa place auprès de Rembrandt dont il avait été l’élève jadis. Le vieil homme, ruiné et boudé par ses contemporains, pleure la mort de son fils Titus et se repose entièrement sur sa fille Cornelia pour gérer le peu de biens qu’il lui reste. Sous le charme de la jeune fille, Cornelis commence une dangereuse enquête à laquelle le peintre semble mêler.

Polar historique, romance, roman de cape et d’épée, roman d’aventures, La couleur bleue est tout cela à la fois. On y découvre Amsterdam au XVIIème siècle et, dans les pas du jeune héros, Cornelis Suythof, on dévoile un complot d’envergure où se mêlent la prostitution forcée des filles de notables, la conspiration d’une secte catholique et, bien sûr, le mystérieux pigment bleu qui rend fou celui qui l’approche.
Alors bien sûr, les péripéties de Cornelis traînent un peu en longueur et les scènes où il est attaqué par ses ennemis et enfermé dans une pièce obscure sans espoir d’en sortir, sont répétitives, mais on ne pourra pas se plaindre du manque d’action. Cornelis affronte des brigands, se frotte aux marchands cossus et influents, frôle la mort à chaque coin de rue, sauve des jeunes filles en détresse, découvre un complot visant à déstabiliser les Pays-Bas et trouve encore le temps de peindre des nus et de compter fleurette à la fille de Rembrandt. On se laisse donc entraîner par sa fougue, sa détermination et sa fidélité à son ami Ossel, injustement condamné à mort. Le tout est très divertissant et plaisant à lire. Et l’évocation de Rembrandt, dans la dernière année de sa vie, apporte beaucoup à cette histoire rocambolesque et amusante. Plaisant.

Ecoute la petite musique du Clos des anges
12 septembre 2020

A presque quarante ans, Raphaëlle Lescuyer est toujours profondément blessée par son enfance malheureuse. Cette artiste peintre hypersensible s’est réfugiée dans son art, sous une bulle où seule sa meilleure amie Fanny peut pénétrer. Son fragile équilibre se lézarde le jour où un coup de fil l’informe du décès de son père. Ce père qui ne l’a jamais aimée et qu’elle détestait en retour et avec lequel elle était définitivement brouillée depuis une quinzaine d’années, lui lègue pourtant le Clos des Anges, sa demeure de Giverny. Pour Raphaëlle, le retour dans la maison de son enfance est douloureux et elle ne pense qu’à la vendre le plus vite possible. Mais Paul, le jardinier de son père voudrait qu’elle se réapproprie les lieux pour s’y installer et Fanny abonde dans son sens. Le temps est peut-être venu pour l’artiste à fleur de peau de faire la paix avec son passé…

Parfois on commet l’erreur de choisir un livre pour sa couverture, sans prendre le temps d’en lire le résumé…Et l’on se retrouve avec, entre les mains, un livre de développement personnel. Et quel livre ! Dégoulinant de bons sentiments et affublé d’une héroïne qui oscille entre crises de larmes et crises de panique, le récit empile les clichés, en tentant désespérément de sensibiliser le public à l’hypersensibilité. En vain, il faut l’avouer, tant Raphaëlle est exaspérante. Et la solution qu’apporte l’auteure à son héroïne est tout aussi affligeante. Pourquoi pas une colocation à quarante ans ? Nous voilà donc avec de parfaits étrangers réunis dans une grande maison et qui deviennent des amis, une famille même, en quelques semaines d’une cohabitation basée sur la générosité, l’entraide, la solidarité, l’écoute, etc. malgré la présence d’un ou deux spécimens spéciaux, comme l’ancienne danseuse étoile qui distribue des gemmes censées régler tous les problèmes ou le pianiste virtuose imbu de sa personne et d’une prétention sans finesse. Bref, tout cela constituerait une bien belle leçon de vie -soigner ses plaies en les partageant avec les autres- si Ondine Khayat avait su éviter de tomber dans l’éternelle histoire d’amour. Si la colocation aide Raphaëlle à guérir de ses blessures, c’est tout de même les bras protecteurs, l’empathie, la compréhension, etc. du beau Paul qui font d’elle une autre femme. Comme si une femme ne pouvait ni s’épanouir, ni se construire sans un mâle pour la protéger. Dommage !

La commode aux tiroirs de couleurs
6 septembre 2020

A la mort de sa grand-mère Rita, la narratrice hérite de sa tant convoitée commode aux tiroirs arc-en-ciel. Enfants, elle et ses cousins, rêvaient de découvrir les trésors cachés dans ce meuble de famille que l’abuela défendait becs et ongles. La voilà donc face aux tiroirs qui renferment les souvenirs de toute une vie, la vie passionnante, passionnée et parfois chaotique d’une jeune fille éprise de liberté qui, il y a longtemps de cela, a fui l’Espagne franquiste pour trouver refuge à Narbonne, comme tant d’autres de ses compatriotes.

L’intention était bonne, louable même. Il est toujours utile de rappeler le sort que la France réserva aux républicains espagnols, les vaincus de la guerre civile, qui, après avoir été abandonnés par le gouvernement du Front populaire, traversèrent les Pyrénées à pieds pour être parqués dans des camps insalubres du sud de la France. À travers le destin de Rita, de ses parents qui préférèrent la mort à la défaite et de ses sœurs, Olivia Ruiz convoque le souvenir de celles et ceux qui ont combattu le dictateur jusqu’au bout, emprisonnés, torturés, exécutés, mais fiers de leurs valeurs et de la justesse de leur lutte. Pourtant, malgré la forte personnalité de la grand-mère et les faits relatés, Olivia Ruiz pêche par son style, ou plutôt son absence de style. Elle écrit comme elle parle, c’est vif, haut en couleurs, entraînant, mais ce n’est pas de la littérature. Et puis, elle se laisse souvent aller à la facilité, abordant des sujets graves sans les approfondir, accumulant les heureux hasards et les rencontres providentielles… D’ailleurs, pourquoi une commode aux tiroirs de couleurs ? La métaphore n’est pas suffisamment exploitée. La commode aurait pu être une boîte…
Ces maladresses s’expliquent par le fait qu’il s’agit là d’un premier roman. Olivia Ruiz écrit de bien belles chansons, mais un livre ? On retrouve son univers, on sent qu’elle a mis un peu des siens dans son récit, qu’elle s’est inspirée de l’histoire familiale mais cela ne suffit pas pour faire d’une bonne idée, un bon roman. Du potentiel à travailler.

Le temple des oies sauvages

Minakami, Tsutomu

Philippe Picquier

30 août 2020

Alors qu’il se meurt, entouré de ses élèves, les derniers mots du peintre Nangaku Kishimoto sont pour Satoko, sa maîtresse. Inquiet pour la jeune femme, le vieil homme la confie à son ami Jikai Kitami, le responsable du temple Kohôan. Satoko s’installe donc dans la partie résidentielle de ce temple qu’elle connaît bien puisque Nangaku y a réalisé de nombreuses peintures d’oies sauvages dont le réalisme est vanté par tous les visiteurs. Très vite, elle se lit à Jikai qui la convoitait depuis longtemps. Mais si les amants restent discrets, rien n’échappe à l’œil averti de Jinen, l’apprenti moine, second de Jikai. Cet adolescent au physique ingrat, pourvu d’une énorme tête sur un petit corps, inspire à Satoko des sentiments ambivalents, mélange de méfiance et de pitié. Elle s’émeut de le voir travailler du matin au soir, souvent brimé par Jikai, abandonné par ses parents, obligé de suivre un entraînement militaire en plus de ses corvées d’apprenti moine, mais en même temps, elle le soupçonne de les observer, elle et Jikai, lorsqu’ils s’abandonnent aux jeux du sexe. Pourtant, un jour, elle se laisse aller à le prendre dans ses bras pour le consoler. Un geste de pure compassion, mal interprété par Jinen qui décide de se débarrasser de son maître…

Huis clos meurtrier dans un temple kyotoïte. Trois personnages pris dans les tourments de la haine et de la passion, du pouvoir et de la soumission, de la beauté et de la laideur.
Même si Le temple des oies sauvages emploie quelques codes du polar, notamment la tension qui va croissant et, bien sûr, le meurtre, le roman s’en détache par sa résolution qui n’est pas le résultat d’une enquête policière mais dont l’explication est donnée en aparté par l’auteur qui ne s’embarrasse plus alors des codes mais livre telle quelle la résolution de l’énigme. Cette facilité n’est pourtant pas synonyme de déception tant l’écriture de Mizukami sait explorer la psychologie de ses personnages et dépeindre l’ambiance particulière qui règne dans ce temple. Entre Jikai, le moine libertin, la sensuelle Satoko et l’énigmatique Jinen se noue un équilibre que la jeune femme rompt d’un seul geste. Alors le pouvoir change de main. Jinen fait fi de son humilité, son obéissance, sa position au bas de l’échelle et commet l’irréparable. Revanche du faible sur le fort, du frustré sur le libéré, du serviteur sur le maître…
Un beau roman, délicat et intriguant, qui vaut plus pour son ambiance typiquement japonaise que pour son étiquette "polar".