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                                                                       Joyeuses fêtes de Noël à tous!

Eric R.

Le Voyage du Commodore Anson

Christian Perrissin, Matthieu Blanchin

Futuropolis

29,00
par (Libraire)
3 mars 2021

L'aventure c'est l'aventure

Quatre ans, c’est le délai de réalisation de cette BD monumentale. Quatre ans c’est la durée de l’histoire racontée tout au long des 272 pages comme si les auteurs, déjà remarqués par le magnifique « Martha Jane Cannary » avaient voulu coller leurs basques, jour par jour au périple de leur héros, le Commodore Anson. Nous sommes en 1740, alors que les puissances du monde sont en guerre, le Commodore se voit confier une escadre de huit navires et de deux mille hommes par le roi d’Angleterre George II. Sa mission est multiple: harceler, capturer, piller, occuper, rançonner du Cap Horn en passant par le Cap de Bonne Espérance, avec une attention particulière pour les côtes d’Amérique du Sud, où l’Espagne et Pizzaro occupent déjà une place de choix. Son navire s’appelle le Centurion, ses hommes, Saunders, Eliot, Brett mais aussi le lieutenant Philip Saumarez qui tint un journal de bord quotidien retrouvé en 1970 et le jeune Richard Walter auteur du Tour du Monde paru en 1748 qui connut un succès littéraire énorme.

C’est qu’elle provoqua l’imagination cette expédition hors normes qui s’acheva dans les rues de Londres où furent acclamés les 188 marins rescapés. Trois siècles plus tard, elle nous subjugue toujours et la réussite des auteurs est de ne pas limiter cette histoire à de simples faits d’armes mais aussi d’en raconter la dimension humaine. Bien entendu tous les ingrédients du genre sont présents et racontés avec une précision documentaire indéniable: poursuites sous le vent, abordages, pillages, sont peints avec réalisme et l’on sent le souffle des boulets déchirer les haubans ou percer les toiles des voiles. Comme des caméras placées à la surface de l’eau, l‘écume de la mer laisse percer la silhouette de magnifiques navires dont on comprend au fil des pages le fonctionnement et la beauté. Il y’a du « Master and Commander » dans la BD. Comme dans le film de Peter Weir, le Commodore Anson, que l’on peut imaginer sous les traits de Russel Crowe, n’est pas qu’un simple exécutant aux ordres du Roi. Au fil des pages, des incidents, des accidents, se dessine le portrait d’un homme militaire, certes, mais empreint d’un humanisme réel, soucieux de la hiérarchie mais aussi des conditions de vie de ses marins.

Elles sont terribles ces conditions, pour des hommes parfois enrôlés de force, parfois inaptes à la navigation avant même d’embarquer sur les quais de Portsmouth. On descend dans les cales où l’on meurt de blessures, de mitrailles et surtout de scorbut, cette maladie due aux carences en vitamine, qui ne provoqua aucune enquête sanitaire pour le futur, au retour de survivants. Aux dessins contemporains, qui peuvent troubler certains lecteurs habitués à la ligne claire, s’ajoutent dans des pages magnifiques, des reproductions détaillées et retravaillées de cartes anciennes de l’ouvrage paru en 1748 de Richard Walter. On se croirait ainsi dans un cours de géographie, de botanique, de naturalisme de l’époque.

La fin de l’album nous révèle que cette expédition, glorieuse, encensée, fut aussi vite oubliée que vécue, absorbée par d’autres conflits. Il fallut à Anson quatre ans pour réaliser ce tour du Monde. Yannick Bestaven vient de clôturer le sien en 80 jours, 3 heures et 44 minutes, mais le navigateur rochelais n’eut pas à attaquer des navires anglais, à dresser le dessin de rivages encore peu connus, à piller la douane de Payta ou à chercher à se ravitailler à Macao en terre de Chine. Heureusement pour lui. Malheureusement pour le Commodore et ses hommes.

Eric

Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot
par (Libraire)
1 mars 2021

Eclairant.

C’est un rectangle blanc. En toile. Berthe Morisot y dépose des touches de peinture, du vert, de l’ocre, du jaune. Apparait peu à peu sous les traces des brosses la silhouette d’un homme, fin, raide, guindé dans sa redingote noire. Elle peint Eugène Manet, son mari depuis quelques mois, le frère du célèbre peintre Edouard. Il est à l’image de l’homme de cette fin de siècle, grand bourgeois, corseté dans un rôle de mari reproducteur, géniteur de la descendance. Le sommeil à la maison, le plaisir dans les bordels. On appelle cela la pudeur.

C’est un rectangle blanc. Une feuille de papier. Mika Biermann y dépose des mots, des mots de couleur, des mots de chaleur, des mots d’ombre et de lumière. C’est l’été, le jeune couple quitte Paris en train pour se rendre à la campagne dans une maison familiale. C’est le moment de quitter les habits de la ville et de laisser la parole voler dans la moiteur estivale. Mots et couleurs se mélangent.

Et puis il y’a Nine, petite et jeune villageoise délurée, libre comme l’air, battue par son père, indépendante et fière, celle dont tous les hommes du village rêvent, y compris le curé dans sa soutane usée. Berthe aimerait bien peindre la sauvageonne, elle est belle, tellement belle sans corset, sans chapeau, sans ruban autour du cou, ce ruban qui fait parfois penser à un collier, à une prison. Alors l’aventure de la peinture, du mystère des touches qui tracent des courbes mais montrent aussi la peau, des pinceaux qui frôlent la toile mais caressent également la courbure d’une épaule, ouvre à Berthe des nouvelles perspectives, de nouvelles expérimentations.
Les nuits, et le noir qui n’est pas noir mais « un savant mélange de bleu, de vert, et de rouge » vont libérer l’imagination de Berthe. A Paris, modèle de celui qui n’était pas encore son beau frère, Berthe est passée de l’autre côté du chevalet. Là, à l’étage, dans la chambre aux fenêtres grandes ouvertes, elle va passer de l’autre côté de la vie. Celui du Plaisir, cet enfant d’Eros et de Psyché.

Aux « petites virgules de peinture », se mêlent les mots de Mika Biermann. Le style magnifique de précision, de poésie de l’auteur avait déjà subjugué le lecteur dans « Trois jours dans la vie de Paul Cezanne ». Il récidive ici faisant d’un simple voyage en train, un moment de poésie pure, d’une baignade dans une rivière, un tableau de Courbet, d’un ciel tourmenté par les nuages un tableau de Corot. Aux touches légères, transparentes de Berthe Morisot, il ajoute la volatilité de ses mots, aux couleurs d’été.

Dans « Berthe Morisot au bouquet de violettes » Edgar Manet peint sa belle soeur figée, vêtue de noir, bourgeoise. Dans son récit l’auteur lui enlève son chapeau, lui dénoue ses cheveux pour les faire couler, telle l’eau d’une fontaine, sur ses épaules nues. Deux images pour une femme d’exception que révèle, plus qu’une longue biographie, un récit magnifique.

Eric

1, Sapiens, La naissance de l'humanité

La naissance de l'humanité

1

Albin Michel

par (Libraire)
8 février 2021

Indispensable

Pourquoi, un rhinocéros habillé d’un scaphandre n’a t’il pas pu se rendre sur la lune en 1969? Rien ne prédisposait en effet un descendant d’un modeste chimpanzé, animal parmi tant d’autres espèces parfois plus douées, à devenir ce Sapiens si inventif, capable de demeurer, exemple unique, la seule espèce de Homo, après l’extinction de toutes les autres. Pour répondre à cette question il faut faire fonctionner notre petit cerveau, qui se réduit en taille et en volume depuis Neandertal, et revenir aux origines de l’humanité. Yuval Noah Harari dans l’ouvrage « Sapiens. Une brève histoire de l’humanité » paru en 2015 avait posé en perspective la naissance de l’homme et d’une certaine manière l’avait remis à sa juste place, beaucoup plus modeste, que celle communément admise. D’une densité très forte, on achevait l’ouvrage avec un sentiment d’insatisfaction tant on regrettait de ne pouvoir tout emmagasiner dans notre modeste intelligence. Aussi quand a été annoncée l’adaptation Bd, l’espoir est nait d’une révision possible du texte de l’historien israélien et pour ceux qui n’avaient pas eu ce bonheur originel, d’une joie de la découverte d’un texte majeur.

Une image s’impose depuis notre enfance: celle de l’évolution d’un chimpanzé, de profil, qui se redresse progressivement en avançant pour devenir un Homme sur deux jambes. Une progression linéaire, un progrès de l’état « sauvage » à celui de civilisé. Une erreur manifeste, un mensonge. Un autre dessin suffit à montrer la vérité: de face co-existent différentes espèces humaines qui s’ignorent ou se mélangent, jusqu’à ce que Sapiens soit le seul survivant et que cette fameuse « révolution cognitive » , ces « mutations génétiques accidentelles qui ont modifié le câblage interne de notre cerveau » permettent à Sapiens de « penser d’une manière inédite ». Homo va alors se distinguer des autres animaux et, en un temps record, se porter au sommet, seul, de l’écosystème. Capacité à s’organiser et à mutualiser, invention de mythes et d’histoires, création de religions, importance du pouvoir du feu, la BD avec une fluidité exceptionnelle raconte ce processus de domination rapide d’Homo sur son environnement.

Expliquer simplement des processus complexes sans tomber dans la vulgarisation excessive ou la bouillie scientifique simplificatrice avait été le challenge réussi de Harari. Challenge prolongé de manière éclatante avec la BD qui sans presque rien abandonner du récit initial le complète, le modifie (le Big Bang date de 14 milliards d’années dans l’essai et de 13,5 milliards d’années dans la BD !) mais surtout en facilite la lecture en apportant un plaisir supplémentaire: l’humour.

De nombreuses trouvailles graphiques, comme la référence à des tableaux notables de l’histoire de l’art, ou dans la manière de conduire le récit avec des rencontres gentiment folles dingues de spécialistes inventés, dignes parfois du capitaine Haddock ou de la Castafiore, rendent cet apprentissage de la connaissance, jouissif et ludique. Clins d’oeil aux Comics, au cinéma, jalonnent la lecture.
Intelligemment la Bd pose les questions existentielles, remettant en cause des théories comme le créationisme, et nous interroge sur les mondes fictifs que nous nous sommes créés pour justifier nos existences. Du chimpanzé au fourrageur puis au chasseur cueilleur l’Homme s’est redressé mais va perdre peu à peu son savoir faire en devenant un sédentaire agriculteur. Le deuxième tome se profile.

Il a fallu onze mois pour réaliser ce premier épisode. Trois autres sont attendus pour un total de 1000 pages. Autant dire qu’il va falloir patienter une éternité à l’échelle de nos vies. Mais à l’échelle de l’humanité …..

Eric

Le Plongeon - histoire complète
par (Libraire)
8 février 2021

" Un EHPAD, des fesses, de l'amour et des rides"

« Un EHPAD, des fesses, de l’amour et des rides » résume magnifiquement la quatrième de couverture. Une BD subtile, douce, tendre, violente sur un sujet majeur de société.

Et si cela ressemblait à une chute, la vieillesse? Une longue et inexorable chute. Un plongeon qui vous mène tout au fond, là où la lumière s’éteint. Là où les corps mollissent, s’affaissent. Là ou les prénoms s’échappent et s’enfuient dans le noir. L’obscurité encore et toujours. Cette chute, Yvonne qui a quatre vingts ans, la rêve, surtout depuis la mort de Henri, son mari, son homme, son amant. Alors passer du banc au salon, du salon au banc, ne la passionne plus, elle tombe dans ses souvenirs, son passé, son bonheur. Il faut prendre une décision, vendre sa maison et aller ailleurs, aller là où les grilles vous protègent, là dans cet immeuble qui porte un joli nom, « Les Mimosas ». Aller en EHPAD.

Cet univers clos régi par des règles strictes où se côtoient l’octogénaire encore plein de vie et la personne délirante, Séverine Vidal, le connait bien notamment grâce aux ateliers d’écriture qu’elle anime dans ces établissements. On va donc suivre Yvonne dans ces couloirs nouveaux, cette chambre « couleur mort, on dirait qu’ils le font exprès », ce réfectoire lieu des rencontres et où les mots des autres vous infantilisent. Ce n’est pourtant pas un « reportage en immersion » car les deux auteurs apportent par leur talent autre chose que la description des faits: une haute dose d’humanité. La main sur un genou, un frôlement d’épaule, un sourire, éclairent des cases magnifiques dans des pages muettes emplies de tendresse, qui donnent le rythme à la lecture, et laissent le temps de la réflexion et de l’émotion. Victor L Pinel par ses cadrages, sa capacité à dessiner des corps pleins « de beaux volumes » mais « où y’a tout à refaire », nous invite à imaginer notre propre vieillesse, à voir de plus près celle de nos proches, de nos parents. Victor L Pinel incarne magnifiquement cette bonté par un trait simple mais profondément juste et humain, comme quand deux filets de larmes coulent lentement sur le bord des lèvres. Sans montrer les yeux.

L’univers de l’Ehpad est régi comme une école maternelle, il est possible pourtant parfois de le contourner sous le regard bienveillant de Youssef, membre du personnel qui ferme les yeux, en les gardant ouverts, sur une nuit passée dans une autre chambre que la sienne, sur une escapade où l’on se déshabille de sa vieillesse. Par petites touches le quotidien est décrit à la perfection: visite attendue du petit fils, visites amicales ou familiales comptées, minutées, espérées, déçues, commentées, activité collectives, de celles que rejettent Jean Louis Trintignant dans son EHPAD de luxe dans le film de Lelouch « Un Homme et une Femme: vingt ans après », et les souvenirs sans cesse revenus à la surface que ravivent des albums photos, la douceur d’une caresse. les frites au goûter des petits enfants.

Même si le registre n’est pas celui des « Vieux Fourneaux », l’humour est présent. Il évite le pathos et tend devant nos yeux un voile de tendresse, car à sa manière Yvonne va se révolter, partir en guerre et lutter contre la mort qui vient. Elle va plonger mais dans une eau claire où elle ne sera pas seule. Elle nous éclabousse au passage, projetant quelques gouttes sur notre visage. Sous nos sourcils. Sous nos paupières. Sous nos yeux.

Eric

Sur un air de fado
par (Libraire)
25 janvier 2021

Regarder ou détourner le regard ?

Pereira prétend, le roman de Tabucchi, inspire les auteurs de BD. L’auteur italien, lusophone, racontait l’existence de Pereira, personnage falot, antihéros, petit bourgeois indifférent à la dictature Salazar, qui va devenir résistant par le concours de circonstances. Pierre-Henry Gomont en avait fait une adaptation fidèle en 2016 . Nicolas Barral avait en tête cet ouvrage depuis 2005. Il réalise, en même temps que sa première BD en solo, une adaptation particulièrement réussie de ce livre iconique, quinze années de réflexion et de maturation lui permettant d’affiner sans cesse son propos pour éviter le manichéisme facile
Du roman, il ne conserve ici que l’esprit, le sujet, c’est à dire la rencontre avec un personnage qui accepte en apparence la dictature sans combattre. Il s’appelle Fernando Pais, il est médecin de ville, mène une vie tranquille entre son cabinet douillet et sa maitresse, femme d’un soldat parti faire la guerre en Angola. Certes ses visites professionnelles régulières à la Pide, la police politique du régime, lui laissent entrevoir des visages tuméfiés, mais rien de suffisamment fort ou déplaisant pour modifier le cours de son existence. Cela c’est le Fernando d’aujourd’hui, celui d’Août 1968, que l’on découvre dans les premières pages, celle d’un homme souriant, affable, jetant un regard amoureux sur la vie et sur sa ville.

Mais il y’a le Fernando d’hier. Celui qui peut déclarer déclare « Il faudra un jour étudier l’influence des hormones sur l’action révolutionnaire ». Cette maxime il se l’ait appliquée à lui même, quand étudiant, dix ans auparavant, par le hasard de la vie, pour les beaux yeux d’une étudiante en lettres, il sortit de sa léthargie, prêt même à commettre un attentat. Minutieusement et habilement construite la BD oscille ainsi entre le passé, aux couleurs brunes du fascisme, et celles un peu plus riantes, d’une dictature qui mettra encore six ans avant de s’effondrer. Entre les deux, une zone que Barral appelle la « zone grise », celle des nuances. C’est là que l’auteur fait preuve d’une grande maestria en faisant de Fernando un homme qui ne rejette plus frontalement la dictature, « N’est il pas plus confortable au fond d’avoir au-dessus de soi quelqu’un à qui s’en remettre ou contre lequel se retrouver ? », mais qui a du mal à étouffer sa détresse passagère face à l’ignominie.

C’est une époque que Barral reconstitue parfaitement, une époque où les portugais prennent l’habitude de causer en cachant leur bouche derrière leurs mains car les murs ont des oreilles. Comme sur la couverture où Fernando avance entre les gouttes, entre les coups de matraque de la police de Salazar, on chemine entre le bien et le mal, entre le refus et l’acceptation, une dualité que retranscrit l’existence d’un frère qui a choisi lui l’ordre et la tranquillité. On chemine aussi dans les rues de Lisbonne, dans le quartier de Bairo Alto, dans les bars de l’Alfana, d’où monte le chant mélancolique et grave du Fado, on prend le tram dans les rues escarpées craignant à chaque virage de heurter le mur d’une maison. Ou un enfant, petit Gavroche portugais qui par son insolence, son mépris de la peur, redonne goût à Fernando, pour le combat ou au moins la désobéissance civile.

« Es tu des nôtres ?» demande à Fernando, sa future épouse. « Je suis avec toi » lui répond l’étudiant en médecine. Une réponse toute en nuance, essentielle à l’image de cette remarquable Bd profonde et riche de multiples détails, qui ne peut s’achever que sur un air de Fado, celui qui annonce la future révolution des oeillets. A laquelle Fernando a peut être finalement participé. Ou peut-être pas. Qui sait?

Eric