Journal d'un journaliste
EAN13
9782246330028
ISBN
978-2-246-33002-8
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
LES CAHIERS ROU
Nombre de pages
486
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
396 g
Langue
français
Code dewey
848.9103
Fiches UNIMARC
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I?>Samedi de Pâques. 16 avril 1927?>Chez Cocteau, hier soir, qui parle, debout, pendant deux heures et demie. C'est la bouteille de Leyde : des étincelles à l'extrémité des pointes. Après avoir lancé une affirmation catégorique, il reste muet une seconde, le coude à la cheminée, et puis mordillant ses ongles. « Hein ? Quoi ? » L'agilité court dans ses mains nerveuses, si belles, qui volettent autour de lui ; dans ses cheveux hérissés, dans ses regards aigus. Sujet principal du discours : la querelle avec les Surréalistes, c'est-à-dire, pour lui, l'affaire Dreyfus.« Il y a ceux qui font des recherches et ceux qui font des oeuvres. Je suis des premiers, dit-il à Green, vous êtes des seconds. Entre vous et moi il y a le genre mixte, ceux qui mêlent de la pâte dentifrice avec de l'eau de Cologne et du savon de Marseille, agitent le tout et attendent que ça éclate... Mauriac représente ce type de genre faux... Radiguet lui-même n'a pas fait ce que vous faites, il tâtonnait, refaisait la Princesse de Clèves. Mais vous... »Il dit qu'il a lu Adrienne Mesurat. (Quand il affirme à un auteur qu'il a lu son livre, sa voix paraît moins assurée.)Autre sujet du monologue : le différend avec Maritain.« J'ai dissipé les malentendus. Lorsque j'ai dit à Maritain le bonheur que me donnait l'amitié de Jean Desbordes, Jacques a paru consterné. Peut-être Maritain reste-t-il trop perdu dans les querelles du quo et du quod pour devenir le novateur moral qu'il pourrait être ? Il faut lire l'Evangile entre les lignes. Sans doute nos gestes sexuels ne sont-ils pas plus choquants, pour la Sainte Vierge, qu'un film sur l'amour des plantes. »Lundi de Pâques. 18 avril 1927?>Maya (de Simon Gantillon) est la pièce qui fait courir Paris parce qu'on y montre un bordel. De la tranche de vie. La fille parle tantôt en putain, tantôt en philosophe qui a un message à donner aux hommes.Green me résume un coup de téléphone du romancier Deberly, à propos d'Adrienne Mesurat : Des compliments jetés au galop : « Ah ! Ah ! votre livre est gros, très gros, aussi gros que cela. Vous êtes Balzac ! Au revoir. »Julien sur sa façon de travailler :— Mes livres se font en moi, sans moi. Tout mon effort tend à bien écouter ce qui s'exprime en moi... Quand je lis des articles sur Adrienne Mesurat, je dois me forcer à comprendre qu'il s'agit de moi, que je suis le responsable... Quand je dois formuler des considérations générales, faire des remarques critiques, j'éprouve d'énormes difficultés. Sécheresse absolue, le désert.Dimanche 1er mai 1927?>Promenade aux Tuileries. Long arrêt sur la terrasse qui domine la place de la Concorde. Malgré le bruit des voitures qui nous mêle à la ville, impression d'être en dehors, de goûter un détachement extraordinaire.***Pas de problème de l'autre, de son mystère, dans l'amour de Dieu, car Dieu reste par définition inconnaissable. Attendre que Dieu se montre à vous comme vous vous montrez à lui, on ne peut y songer. Ou bien il faudrait être soi-même Dieu. Dans l'amour humain l'exigence de découvrir et de comprendre l'autre crée de grands obstacles, des souffrances infinies.25 mai 1927?>Eté hier à l'Atelier, à une répétition de travail d'Antigone. Cocteau présente ses personnages comme un grand couturier ses mannequins. Il casse un pli, noue ici et là une écharpe, règle les voix comme des éclairages, etc.
Les masques créés par lui sont taillés dans des calottes de gaze. Sur l'ovale bombé les traits sont dessinés d'un gros fil de laiton, du genre qui sert à nettoyer les pipes. Pour les cheveux quelques boucles en fil de fer. Les yeux : de petits boutons qui lancent, sous le projecteur, des éclairs chatesques. Seule Antigone gardait le visage nu. Beaucoup d'amis dans le théâtre : Maritain, Marie Laurencin, Edouard Champion, etc.
Je dis à Green qu'à Paris j'avais mal compris, à ma première lecture des Clefs de la mort, que la mortelle hémorragie d'Odile a été causée par le coup de couteau destiné à Jalon et qu'elle a détourné sur elle. Quelques mots de plus rendraient l'événement plus facilement compréhensible à tous les lecteurs... Ma remarque faite, je vois Julien changer d'expression et je lis la contrariété sur son visage.« Si l'on savait, si l'on savait, fait-il. Mais je n'arriverai jamais à m'expliquer... »Le texte une fois terminé, il ne peut plus rien y changer.24 mai 1928?>André Billy, hier, chez Octave Aubry : « Je garde le même rythme de travail, un article par jour, un livre par mois. »Vendredi 25 mai 1928?>Hier rue Raynouard chez Elisabeth de Clermont-Tonnerre. Mauriac dit : « Quand elle vous regarde de près en avançant son face-à-main, elle cherche à voir si vous êtes comestible. »Présents : Crevel, Le Grix, Madeleine Le Chevrel, quelques vieux messieurs en habit et le monocle protubérant comme un kyste. Germaine Lefranc file un couplet sur « la vieille maison qui a tant de charme ».— Quand Francis Jammes y est entré il s'est écrié : « Mais c'est la maison de Clara d'Ellébeuse... » Je ne sais plus qui est Clara d'Ellébeuse... Un personnage de Balzac ?Un peu plus tard elle rend cet oracle : « Les hommes de lettres doivent aller dans le monde, c'est in-dis-pensa-ble. »A minuit dix arrive l'attraction de la soirée, Yvonne Georges. Mme de Clermont-Tonnerre souffrait male mort de ce retard, la sueur perlait à son front de viking, sous le diadème. Elle était allée de groupe en groupe rassurer les invités : « Elle se fait toujours attendre, mais elle finit par venir, vous verrez ! » Dans un silence Gandarillas, de sa voix flûtée, ajoute : « Mais non, je la connais, Yvonne, quand elle est trop gaie, elle oublie les rendez-vous qu'elle a pris. » Après quoi il prend congé de la maîtresse de maison qui, anéantie, n'a pas la force de l'empêcher de partir. Profitant du désarroi Madeleine s'esquive, elle aussi, sans difficulté. Survient alors Yvonne Georges, dont l'apparition ranime aussitôt l'attention générale.La chanteuse, traquée, fait front, le dos tourné au piano, à tous ces invités malveillants et elle chante Dans les prisons de Nantes, Good by Faraway, ses succès. Enthousiasme confus des auditeurs ; une dame tranche : « C'est une force de la nature. » Cela ne suffit pas à Mme de Clermont-Tonnerre qui, d'un salon à l'autre, stimule la claque.Comme elle passe près de nous, Edouard Schneider me dit :— J'ai mal compris sa diction...—De qui parlez-vous ? fait Mme de Clermont-Tonnerre, le regard mauvais.— Nous parlons de la Duse.Encore un bis, après quoi des invités viennent prendre congé, mâchonnant des excuses mensongères.— Partir, à cette heure-ci, alors que demain c'est fête ? Vous n'y pensez pas.— Mais nous prenons le train de bonne heure, murmure une rescapée.Green s'approche à son tour pour obtenir l'exeat et, avant qu'il ouvre la bouche, la duchesse attaque :—Vous prenez un train, vous aussi ? Ils prennent tous des trains de bonne heure demain matin.Aux peureux qui n'ont pas bougé elle annonce joyeusement :
— On va boire, Yvonne chantera de nouveau, et après on sou-pe-ra, car il faut du solide après le liquide.Yvonne Georges, à bout de forces, doit de nouveau se faire entendre.Green a réussi à prendre la poudre d'escampette, je déserte à mon tour honteusement, sans dire au revoir, espérant que la duchesse myope n'aura pas repéré ma fuite.Je me rappelle que Marthe Bibesco, quand l'on prononce devant elle le nom de Mme Clermont-Tonnerre, cite volontiers quelques phrases des Mémoires de la duchesse. Par exemple ce résumé d'une enfance aristocratique : « Sursaturée de luxe je devins vite blasée sur la manipulation monétaire. » Dans Vogue, Mme de Clermont-Tonnerre, qui ne manque pas de toupet, a parlé du « Krach Valéry » et ajouté avec bonté : « Malgré cela, je le lis. » De Virginia Woolf elle a dit : « Quelle raseuse !... »***Visite à Jacques-Emile Blanche, avant le dîner. Salon japonais, pergola. Vieille maison entourée d'arbres qui, il y a encore peu d'années se trouvait aux champs, c'est-à-dire à Passy.Aux murs œuvres du maître de maison. Les portraits de Max Beerbohm, Thomas Hardy, etc. Blanche me dit qu'une de ses toiles a été prise par la « Tate Gallery », d'autres sont déjà accrochées dans plusieurs musées de province. La peinture nouvelle le jett...
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